Julien ( Matthieu Carrière) et Jacques (Roger Van Hool), deux amis,se partagent la même passion de la musique. Nous sommes en 1917. Jacques est sur le front, Julien, luxembourgeois et neutre n’est pas mobilisé. Un jour, Julien reçoit un télégramme de Jacques alors en permission, qui l’invite à le rejoindre dans sa maison de campagne. Julien se rend au rendez-vous, Jasques ne viendra jamais…

Le charme du film tiré d’une nouvelle de Julien Gracq, LE ROI COPHETUA, tient à son mystère, aux questions qui restent sans réponse : Qu’est-il arrivé à Jacques ? A-t-il été tué ? Quel message veut-il délivrer à son ami ? Qui est cette femme mystérieuse (Anna Karina) qui reçoit Julien ? La maîtresse de jacques ? Elle en a la beauté et la sensualité. Une servante ? Elle en a la soumission…
La beauté des lieux, l’attente dans une maison bourgeoise à l’intérieur cossu, d’une élégance et d’une délicatesse proustienne ne peut nous faire oublier la guerre et la mort qui rôde. Elle s’inscrit d’abord lors du trajet de Julien dans le train où il rencontre un soldat désespéré qui remonte au front et qui lui apprend que le mensonge et la censure sévit partout. Dés lors, les « blancs » laissés dans le journal apparaissent comme l’ignorance et l’inconscience de Julien qui se sent très peu concerné… Elle apparaît en filigranne dans les tremblement du cristal et de l’argenterie produit par le bruit des canons pas si éloignés, par les coupures répétées d’électricité. dans le silence de l’hôtesse, dans l’absence de Jacques…
La musique est un élément primordiale. Elle comble l’attente, remplit l’absence de Jacques, crée le lien entre les personnages : Le film débute par la contine de la petite fille à la marelle que julien reproduit au piano. On peut voir dans celle-ci le monde de l’enfance et l’innocence que julien va quitter en croyant rejoindre son ami. Julien au piano jette un pont entre passé et présent. Elle amorce les flash-back. C »est dans un contexte musical, que se dévoilent les différences sociales entre Jacques et Julien: le premier issu de la grande bourgeoisie veut décider du sort du second d’origine plus modeste mais Julien se rebelle ( voire la scène de l’accompagnement musical de Fantômas et celle du concert dans un salon huppé)
C’est aussi un film de réminiscences sensuelles où le goût, les odeurs tiennent une place importante. le vin, les plats délicats qu’on sert à Julien le conduisent à des souvenirs heureux mais aussi le renvoient à son identité, à la neutralité luxembourgeoise et au privilège qui en découle : il est celui qui peut encore goûter tous les plaisirs de la vie sans arrière-pensée alors que ses amis sont disparus ou doivent faire face à la mort.

La scène d’amour finale entre Julien et l’inconnue, lourde de mystère, semble couronner cet aspect sensuel. Elle se déroule sous le signe de l’absence et se teinte, d’une grande mélancolie Ils partagent la tristesse du rendez-vous manqué et l’inquiétude devant le danger que court jacques. La brune Anna Karina, femme soumise et sensuelle s’oppose alors à la blonde Odile (Bull Ogier), celle du trio insouciant, tendue vers un désir d’émancipation , tournée vers l’avenir, passionnée par les nouveautés de l’époque ‘ (cinéma, aviation…)

D’une beauté plastique indéniable (la photo est superbe), le mystère qui entoure les personnages, le désenchantement, la nostalgie qui en découle crée une atmosphère qui vous baigne longtemps après. Absolument envoûtant!
Voici un film d’une noirceur absolue qui peint les ravages de la corruption et en dit long sur les pratiques et l’exploitation des plus faibles dans certaines sociétés. Nous sommes ici en Turquie.
Une voiture roule dans la nuit. Un homme, Selvet, que nous ne distinguons pas très bien est seul au volant et c’est l’accident… A peine suggéré.
Un peu plus tard nous revoyons l’homme avec Eyüp (Yavuz Bigöl) que nous percevons comme son chaufffeur : « Tu prendras un an tout au plus. A ta sortie, tu percevras une somme confortable et ton salaire continuera à être versé à ta famille. Tu comprends, les élections approchent, je serais trop exposé… »
Eternelle confrontation entre celui qui n’a pas le choix et celui qui a tous les pouvoirs, entre celui qui peut tout acheter et celui qui bataille pour survivre.

A partir de cet instant, on assiste à la lente désagrégation d’une famille par la corruption, car la relation dominant-dominé ne s’arrête pas là : Voyant son fils Ismaïl (Riffat Sungar) au chômage, qui risque de mal tourner, qui a cependant un projet mais pas d’argent pour le réaliser, la mère, Hacer (Hastice Aslan) va demander un accompte sur la somme promise. Selvet qui vient de perdre les élections, se sent en manque affectif et trouve une consolation auprès de cette femme qui tombe éperduement amoureuse de lui. De sa prison, Eyüp qui a des soupçons se sent doublement trahi, humilié. A sa sortie, les retrouvailles se passent dans la violence entre un homme qui veut qu’on lui rendent des comptes et une femme euphorique qui est « ailleurs » et qui ne se résoud pas à ce que l’aventure soit terminée. Elle poursuit son amant jusqu’à la scène plus qu’humiliante du rejet.
Ensuite le récit ne se fait que par ellipses : le polticard assassiné, l’aveu du fils qui l’a tué.
Le pére, ayant beaucoup appris des avantages de la corruption va trouver un jeune (Connaissance ? Ami ? Ancien collègue ?) dont on a simplement appris qu’il vivait seul, sans appui, dans le dénuement le plus complet, et lui propose le marché dont il a lui-même « bénéficié » : prison + argent à la fin de la peine. « L’hiver approche, les nuits vont être de plus en plus froide… Là bas, il y a du chauffage et on mange trois fois par jour. »
La sobriété est une des caractéristiques de ce film qui désespère de l’humanité : économie de paroles, personnages opaques souvent présentés dans l’ombre comme si leur noirceur gagnaient leur environnement . Ils déambulent dans des espaces qui renforcent leur solitude. Ils apparaissent souvent dans un coin de l’écran ou immobiles au seuil d’une porte comme s’il leur été impossible d’entrer dans leur propre vie.

Je retiendrais une scène au comique grinçant. Celle du portable d’Hacer alors qu’elle vient quémander une avance : Celle-ci retentit dans les oreilles de Selvet sous forme de chanson que l’on est forcé comme lui d’écouter juqu’au bout, Hacer ayant des difficultés à atteindre son portable et l’on entend la voix haineuse d’une femme qui souhaite à son amant tous les malheurs du monde. Cette scène est en fait une véritable anticipation sur le récit et libère aussi la colère du spectateur devant l’innacceptable.
Dans mon histoire du cinéma : Les scènes qui m’ont le plus effrayée
CRIA CUERVOS (C. Saura) : Ana est dans son lit. Elle ferme les yeux pour »retrouver » sa mère morte récemment. Nous voyons la mère passer et repasser dans un couloir sous une lumière verte. Très impressionnant! mais ce que je trouve effrayant, c’est la répétition de ce procédès. A chaque fois qu’elle ferme les yeux nous savons qu’elle va retrouver cette vision.

LOS OLVIDADOS (Luis Bunuel) : le rêve de Pedro : Il se penche et regarde sous son lit. Il y voit une tête ensanglantée qui s’agite doucement. Effet de surprise et d’horreur qui fonctionne d’autant plus efficacement que nous ignorons quand nous le voyons qu’il s’agit d’un rêve. Tout le film est d’ailleurs un cauchemar.

http://www.youtube.com/watch?v=RfglC_l_C-0&feature=player_detailpage
Destin contrasté de deux crinolines
En revoyant SENSO de Visconti un détail m’a frappée et m’a renvoyée à un autre film et à un autre personnage : Le costume de Livia, héroïne de SENSO, est globalement identique à celui de Scarlette O’hara ( que l’on ne présente plus) et, de là, j’ai trouvé amusant de faire la comparaison des deux héroïnes qui n’est somme toute, pas aussi saugrenue qu’il y paraît. Le rapprochement est justifié par l’époque où se déroulent les deux récits (1863 à 1866), par la passion amoureuse contrariée sur fond de guerre et de violences poltiques qui anime les deux héroïnes appartenant chacune à la bonne société.

Italie 1866 : Le »Risorgimento » et l’unité italienne sont quasiment accomplis. reste à arracher Venise à l’occupation autrichienne. c’est dans ce contexte qu’apparaît la comtesse Livia Serpieri, (Alida Valli) sympatisant avec les insurgés, aidant clandestinement son cousin à collecter des fonds nécessaires à la révolution. Mais la rencontre d’un officier autrichien dépravé dont elle s’éprend éperdument la fait basculer dans une passion destructrice.
Géorgie 1863 : AUTANT EN EMPORTE LE VENT commence par la déclaration de la guerre de cessession. La jeune Scarlette O’hara, à la fois allumeuse et éprise d’Ashley Wilkes se soucie fort peu de prendre parti. « http://www.vodkaster.com/v/67905«
A travers le portrait de ces deux femmes se dessinent deux conceptions différentes de l’histoire, de la civilisation, voire du cinéma. :
SENSO est un film d’auteur :Visconti qui entend marquer le cinéma de sa griffe. Livia semble incarner le romantisme morbide de la vieille Europe, celui-ci s’inscrivant paradoxalement à l’encontre d’un évènement positif : l’unité italienne.
AUTANT EN EMPORTE LE VENT est un film de producteur où les capitaux jouent un rôle prépondérant et qui entend avant tout toucher les foules sentimentales. Scarlette incarne une Amérique pragmatique et pionnière jusque dans la défaite sudiste.
Senso est un opéra funèbre où le destin de Livia s’inscrit dans une chute inéluctable, où la fière aristocrate, scène après scène n’en finit pas de s’abaisser, de s’humilier par amour pour un salaud. Dès les premières scènes, le spectateur comprend qu’il assiste à un jeu de dupe. Il sait que la passion de Livia pour Frantz Mahler (Farley Granger) est loin d’être partagée. Il devine que celui-ci va s’en servir et en abuser jusqu’au bout, qu’il va l’entraîner dans sa veulerie. Il la condamne à la trahison, lui fait renier ses propres valeurs : Elle aime l’ennemi. Lui donne l’argent destinée à ses compatriotes insurgés, pour l’aider à déserter. La déchéance suprême sera morale puisqu’elle se vengera de toutes les humiliations subies en le dénonçant comme déserteur auprès de ses supérieurs lesquels en la voyant comme traite à sa cause lui portent un regard qui achève de l’anéantir.
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Scarlette,au contraire, est celle qui rebondit à chaque évènement. On se demande si sa passion pour Ashley n’est pas le moteur de sa survie. Elle aussi se place au-delà des conventions mais, à la différence de Livia qui le fait en s’abaissant, elle le fait en conquérante. La scène où elle court littéralement après Ashley pour lui déclarer sa flamme au lieu de faire la sieste comme toute jeune fille de bonne famille en est une preuve parmis d’autres…
Et cette passion ne l’empêche nullement d’agir et de réagir devant les nécessités du malheur. Elle emploie tous les moyens à sa portée pour sauver sa famille et Tara. Il est remarquable que ce sont les hommes de sa vie (son père, Ashley, Rhett ) qui lui soufflent qu’elle a un intérêt supérieur à celui qu’elle voit en eux : sa terre; qu’ils lui disent que Tara est la première chose en laquelle elle doit croire et, au dénouement, lorsqu’elle en sort convaincue, elle se redresse définitivement.

Ces deux héroïnes appartenant à la même époque, issues d’un milieu privilégié, traversant une page d’histoire troublée incarnent donc chacune un aspect historique. Comme si les deux films inscrivaient à leur façon l’histoire à venir de deux continents. L »un, fatigué de son romantisme révolutionnaire, l’autre, émergent, plein de vitalité dans le monde pourtant dévasté d’un après-guerre et annonçant notre modernité.
Une jeune femme (Céline Salette) marche d’un pas hésitant et d’un air hagare, seule, sur une route quasi déserte, la nuit. Elle a un tee-shirt ensanglanté. Elle rencontre une femme qui l’attire dans une station service pour la restaurer et lui propose d’appeler la police. Arrive une jeune blonde (Hande Kodja) toute aussi hagare, elle a un couteau à la main et tue « la bonne Samaritaine »…

C’est la scène horrifique par laquelle débute MEUTRIERES, le film de Patrick GRANDPERRET. C’est aussi celle qui le clôt. Entre temps nous nous serons habitués (et attachés) à la compagnie des deux jeunes pommées davantage victimes que criminelles.
Ce film, en effet, raconte la « cavale » de Lizzy et Nina, deux filles fragiles enfuies de l’hôpital psychiatrique où on les soignait, l’une pour une tentative de suicide, l’autre pour des crises d’angoisse répétées
Ce périple estival sur la côte atlantique est l’occasion de peindre une France de la beaufitude autant que de la « boffitude ».
Nina est une proie sexuelle. Elle a un passé que l’on devine douloureux (voire les flash back et ses réactions insolites avec les hommes). Dès son apparition, elle se trouve en but non seulement aux désirs des hommes mais à celui des femmes : Une fille croisée dans un salon de beauté lui propose de passer quelques jours à l’hôtel de ses parents. Elle se révèle une lesbienne libérée dont l’hospitalité est tout sauf désintéressée. Sentant cette sollicitude ambiguë qui lui fait revivre des souvenirs douloureux, Nina est prise de crises d’angoisse qui la mènent à l’hôpital où elle fait la connaissance de Lizzy et se lie d’amitié avec elle.

L’argent comme nécessité vitale est le moteur de l’intrigue: Nina est en quête d’un emploi plus qu’improbable pour lequel elle se rend à Bordeaux et Lizzy est en sortie illégale. Toutes deux n’ont pas « une tunne » pour manger, se doucher, voyager, et les tentatives à contrario, les paris fous qu’elles tentent à chacune de leur rencontre n’ont pour objectif que d’assouvir des besoins élémentaires. Et ces rencontres en stop tracent une carte routière de la franchouillardise et de l’indifférence.
- Un brave type, marchant ambulant, un peu bas de plafond, qui leur raconte, mi-pleurnichard, mi-enragé comment sa femme l’a quitté malgrè tout le confort ménager qu’il lui offrait. Les deux donzelles tentent de le séduire contre rémunération. Mauvaise pioche! Il s’arrête net et les laisse en carafe sur le bord de la route.
- Nouvelle tentative avec un automobiliste qui les trouve trop cher et tente de marchander. Même résultat.
- Une bobo, mère adoptive d’un enfant vietnamien qui parle avec emphase aux deux filles mal aimées de sa rencontre « miraculeuse » avec l’enfant.
- Et il y a la rencontre fatale : Un chauffeur de taxi qui les emmène pour une course de 300 euros, qui finit par découvrir qu’elles n’ont pas un sous et leur propose une alternative: ou le « dédommagement en nature « , ou la solitude, la nuit, sur une route déserte… Suit la tentative de viol de Lizzy et la riposte meurtrière de Nina.
Le film est un regard désespéré sur notre société : Il n’y a pas un soupçon d’humanité, pas un geste gratuit à l’égard de ces deux pommées. Les hommes et les femmes qu’elles croisent sont, soit tournés vers eux-mêmes, soit des chasseurs en quête de proies, soit des adeptes du donnant-donnant. Leur détresse est de plus en plus palpable aux spectateurs : elles ont faim, elles ont chaud , elles sont épuisées. Le seul regard humain qu’elles rencontrent est celui de la femme qui recueille Lizzy tout ensanglantée mais ce regard arrive trop tard…
Ce film à la fois »coup de poing » et stimulant doit beaucoup à l’interprétation de ses jeunes actrices. Céline Salette et Hande Kodja sont des « natures » dont le jeu d’une spontanéité et d’une vérité étonnantes rend bouleversant ce road-movie tragique
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4 MOIS, 3 SEMAINES, 2 JOURS de C. MUNGIU
Film cruel. Dénonciation de la dictature de Ceaucescu à travers un avortement clandestin.
Deux étudiantes partagent la même chambre dans une cité universitaire miteuse. Gabita (Laura Vasiliu, la brune) est enceinte de 4 mois, 3 semaines, 2 jours et ne veut, ne peut garder l’enfant. Dans un pays où l’avortement est un crime et passible de prison, elle panique de jours en jours davantage et se tourne vers sa collocataire qui commencent les démarches clandestines…
La vision du film est pénible de bout en bout. C’est d’abord une atmosphère: Il baigne dans une grisaille qui semble déjà emprisonner les protagonistes et les spectateurs. Démonstration de ce que peut être l’arbitraire qui tue les foetus (La mère célibataire est aussi une paria), qui écrase les femmes, premières victimes des régimes totalitaires atteintes, humiliées au plus profond de leur intimité.

Deux scènes sont totalement insupportables :
L’arrivée de l’avorteur, un certain Monsieur Bébé, personnage louche, corrompu qui se révèle immonde, abusant d’Otilia, pour « arrondir » la somme péniblement amassée par celle-ci.
La course d’Otilia au petit matin emportant le foetus dans une banlieue lointaine pour le jeter incognito dans la première poubelle. Outre le suspens que dégage cette séquence, l’effroi vient de la situation : le foetus prend une forme métonymique. A travers lui, c’est toute l’humanité elle-même qui, dans ce régime, est jeté à la poubelle.
Le film pourrait raconter l’histoire de deux amies soudées dans les difficultés qu’elles rencontrent. Il n’en est rien : si Otilia prend des risques énormes (après le viol, elle risque elle-même de se retrouver enceinte…) , Gabita, reste repliée sur elle-même, exigente et dévoile à la fin, un bel égoîsme.
Palme d’or à Cannes en 2007. Ce film, certes traumatisant et très pessimiste, est néanmoins indispensable à la prise de conscience de tout citoyen menacé de loin ou de près par une dérive totalitaire. Je ne comprends d’ailleurs pas les critiques négatives , celles en particulier obnubilées par le thème de l’avortement ( celle du Vatican me semble particulièrement stupide et bornée qui présente le film comme une apologie de celui-ci!) C’est oublier scandaleusement la dimension politique dans laquelle il s’inscrit.
Visconti est le spécialiste des transitions historiques: Ses films décrivant toujours une société au sommet de sa puissance (Les DAMNES) ou de sa beauté (LE GUEPARD, LUDWIG OU LE CREPUSCULE DES DIEUX) mais habitée, travaillée par la mort.
A cet égard, la scène de bal du film LE GUEPARD me semble des plus significative : La magnificence de chaque plan, image trancendée par la lumière, la musique, le mouvement, les couleurs, le chatoiement des couleurs, l’élégance des hommes, la splendeur de femmes, tout concourt à faire de cette scène, (la plus longue scène de bal de l’histoire du cinéma, – 45 mn - et certainement l’une des plus belles), le témoin d’une aristocratie qui jette ces derniers feux avant de céder la place à une bourgeoisie pragmatique.
Cette vision crépusculaire est ressentie à travers le personnage du Prince Salina qui, avec une lucidité remarquable mais une nostalgie poignante, s’était porté au changement qu’opérait la révolution garibaldienne : »Nous étions les lions et les guépards, ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes… »
Mais lors du bal, c’est physiquement que l’agonie de sa civilisation se manifeste en lui. La fatigue pèse sur les épaules, se lit dans les traits du vieillard qu’il devient brusquement. Regardant les femmes s’agiter sur les sofas, il fait ce constat amer : « La fréquence des mariages entre cousins ne favorise pas la beauté de la race. On dirait une bande de jeunes guenons prêtes à sauter les rus… » Fuyant l’agitation environnante, il se réfugie dans la bibliothèque, lieu de silence et de méditation, antithèse de la salle de bal et scrute un tableau qui le renvoie à sa propre agonie… L’intrusion de Tancrède et d’Angélica, pour autant que la séduction de la jeune femme le rajeunisse un moment, n’entame en rien sa sensation de décrépitude.
Mais c’est surtout avec les hôtes bourgeois, triomphants et déplacés qu’il prend conscience de la fin d’une époque, la sienne : Don Calogero, le père d’Angélica qui entre dans sa famille semble tout droit sorti d’une nouvelle de Maupassant. C’est le paysan rude qui convertit en terre cultivable tout le raffinement environnant :« C’est rudement beau ici ! Des maisons comme celle-là on ne peut plus en faire au prix où est l’or! » Puis plus tard, en s’extasiant devant des candélabres, cadeaux princiers : « Ca en ferait des hectares ! » Et l’effort du prince pour l’associer à cette beauté est palpable : « Oui, Don Calogero, c’est très beau mais rien n’est plus beau que NOS deux enfants. »

On peut trouver quelque chose de touchant dans la naïveté et la sincère admiration de Don Calogero mais la morgue du colonel tombeur de Garibaldi est absolument repoussante : Matamor fascisant, aux haussements de tête mussoliniens, sûr de son bon droit, il ne glorifie le révolutionnaire que pour mieux se mettre en avant. Ces fanfaronnades sont autant de coups portés aux valeurs de loyauté et de bravour que le prince Salina partage désormais avec un Garibaldi tragique et vaincu. Et nous comprenons dans cette scène poignante combien le personnage est seul désormais.
Il n’y a pas d’âge et mille façons d’appréhender un chef d’oeuvre: J’avais 15 ans quand j’ai vu LE GUEPARD à sa sortie, J’étais ébloui par le film mais les sentiments du héros m’étaient totalement passés au-dessus de la tête. J’étais à un âge où comme il le dit à Tancrède et Angélica : » Pour vous la mort n’existe pas. » J’ai revu le film récemment et la nostalgie dont il est empreint et que je suis maintenant capable de comprendre le rend encore plus beau.
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Ce film est éblouissant et je l’inscris d’ors et déjà à mon panthéon!
Peinture sociale comme seuls les Anglais savent en faire (on pense à Ken Loach dès le début), il est marqué par un mouvement aérien qui lui donne toute sa singularité.

Errance de Mia, (Katie Jarvis) ado rebelle, renvoyée de son lycée, ignorée par une mère immature, (Kierston Wareing) elle met toute la passion et la rage qui l’habite dans le hip hop. Elle croise un jour William (Michael Fassbender) l’ami de de sa mère dans lequel elle voit d’abord une figure paternelle (voire la scène buccolique et « familiale » de la sortie à la campagne et de la partie de pèche) mais qui devient son amant le temps d’une rencontre et qui la repousse très vite.
Comme un ciel zébré d’étoiles filantes, ce film est parcouru de trajectoires divergentes et convergentes mues par la quète de la tendresse chez l’héroïne : Mia est toujours en fuite : la cité HLM où elle habite avec sa mère et sa soeur est un véritable repoussoir : on la voit régulièrement s’échapper, s’envoler de ce lieu où elle étouffe. Mais avec la même légèreté, elle court vers des lieux où elle croit trouver de la tendresse : vers un vieux cheval dont elle veut faire son compagnon de solitude, vers William dont elle s’est éprise après leur brève relation. Elle court avec la même grâce qu’elle s’entraîne au hip hop.
Aérienne elle n’en est pas moins terrestre. Témoin, cette scène chargée de révolte où elle manque d’accomplir l’irrémédiable : après le rejet de William, elle pénêtre clandestinement dans son pavillon avec une souplesse de félin, casse tous les objets chargés de souvenirs douloureux, pisse sur la moquette et finit par « kidnaper » sa fillette qu’elle pousse (?) dans la mer et rattrappe aussitôt pour la reconduire chez elle!
Lignes et trajectoires souvent parallèles aussi, comme dans la superbe scène d »adieu à sa famille, scéne où une ébauche de dialogue se crée subtilement entre la mère et la fille dont la danse est le seul partage où dans un jeu de miroir elles accomplissent en dansant les mêmes mouvements, se frôlent sans jamais se toucher.
Le film entier est habité par la grâce, la légèreté, la beauté, la luminosité de Katie Jarvis qui tient de la star dans le sens premier du terme : Une véritable « étoile » est née . Sa découverte a déjà quelque chose de mythique et tient de la fleur trouvée dans les gravas. C’est en l’entendant se disputer avec son copain sur un quai de gare que l’attention de Andrea Arnold s’est portée sur elle. Souhaitons qu’à l’inverse de tant d’autres, elle ne finisse pas pourrie par les médias!
Du plus loin que je me souvienne l’avoir vu, j’ai toujours détesté le cinéma de KUBRICK en général et BARRY LINDON en particulier. Je devrais pourtant être éblouie devant la splendeur de chaque plan que je reconnais bien volontiers, devant des films qui inscite à une certaine réflexion.
Mais voilà, je n’aime pas du tout la distance que met la réalisateur entre lui et son sujet, et entre le sujet et les spectateurs. C’est un cinéma privé de chaleur, totalement désincarné. Pendant les deux heures et plus que durent la plupart de ses films nous voyons des pantins s’agiter dans tous les sens sans qu’aucune empathie ne s’opère entre les personnages et les spectateurs. Les malheurs de Malcom McDowell devenu inoffencif sur lequel s’acharnent les scientifiques et les justiciers de tout poil, les sanglots de Ryan O’Neil à la mort de son fils, le chagrin de la blafarde Marisa Berenson ont l’art de m’exaspérer. Mieux: ils éveillent en moi un fond de sadisme très jouissif : » Bien fait pour eux ! »
Le seul qui m’émeuve et éveille ma compassion est HAL, l’ordinateur de 2001, … lorsqu’il « dit » sa peur de mourir…


Une jeune fille, Céline, issue de la grande bourgeoisie est novice dans un couvent sous le nom de Hadewjch (mystique flamande du Moyen-Age). Elle est renvoyée parce que trop exaltée et absolue dans sa quête. Ses mortifications sont une provocation selon la mère supérieure pour qui « il faut suivre la règle car celle-ci nous protège ». Désespérée, Céline va alors se lancer dans l’extrémisme.
Je ne suis pas pariculièrement mystique et c’est avec cisconspection que j’ai commencé à regarder HADEWIJCH, curieuse de voir à quoi ressembler « une folle de Dieu » version catho à notre époque. J’ai d’abord été frappée par l’extériorité avec laquelle Dumont aborde le sujet : On ne sent jamais le personnage brûler de l’intérieur. Quand elle est en prière, les positions sont presque saint sulpiciennes et ne créent aucune empathie. Hadewijch-Céline est moins possédée qu’ en recherche désespérée d’un Dieu caché. Le silence assourdissant de Jésus, du moins la tension aveugle avec laquelle elle l’appelle, la conception de l’être éthéré qu’elle s’en fait, va la tourner du côté de l’Islam, voire de l’islamisme, et la conduire au terrorisme qui est, ce me semble, une autre version de l’ascétisme et des mortifications quelle s’inflige.
Ce qui nous touche dans le personnage c’est sa solitude. C’est une pommée, en quête d’amour absolu qui ne frappe pas aux bonnes portes. Elle passe pourtant tout à côté à sa sortie du couvent. Le Christ qu’elle cherche est réincarné en la personne de David qui est conduit en prison. Il apparaît en filigrane tout au long de son parcours : sortie de prison, embauche comme jardinier au couvent. Mais pour elle qui brûle d’amour pour un Dieu glorieux et lointain il est trop discret, trop modeste, trop terrestre jusqu’à cette dernière scène d’une beauté époustouflante dans ce qu’elle revêt de référence évangélique où il la sauve en la tirant de l’eau. (On pense à un second baptème)
Cette fin donne alors tout son sens à la quête mystique de Hadewijch et nous en restons marqué pour longtemps







